De la neige sur Montréal
Terminé la lecture du dernier roman d'Orhan Pamuk, "Neige", lauréat du Médicis Étranger lors de la dernière rentrée littéraire. Cet écrivain turc, entre autres récipiendaire du prix Impac pour "Mon nom est rouge" (le sien avait justement été murmuré à titre d'écrivain nobélisable, autant pour ses opinions politiques que la qualité littéraire de ses textes), était le centre d'attention des milieux culturels d'Europe et du Moyen Orient depuis plusieurs mois, jusqu'à tout récemment, alors qu'on l'a accusé d'avoir insulté l'identité turque lorsqu'il avait déclaré à un journal suisse qu'il y avait bel et bien eu un génocide arménien en Turquie. Son procès fut abruptement interrompu en décembre, d'abord remis en février, puis finalement annulé vers la fin janvier. Ankara veut ainsi éviter, en abandonnant les poursuites contre Orhan Pamuk, de se mettre à dos une grande partie des médias occidentaux et des observateurs de la liberté de la presse, alors que la Turquie tente désespérément d'accréditer son statut d'état "civilisé" auprès de l'Union Européenne. Tant qu'à moi... la Turquie a beaucoup de comptes à rendre si elle veut faire partie de l'UE, et d'abord et avant tout, reconnaître qu'il y a effectivement eu un massacre sur ses terres. Ça fait partie d'un minimum... et ce n'est pas parce qu'Ankara a abandonné le procès contre Pamuk qu'ils ont nécessairement approuvé ce qu'il a dit, au contraire, ils ont abandonné le procès par simple manque de preuves, ne pouvant faire la démonstration que ce qu'il disait était faux. C'est aberrant, quand même ! Quand on pense que ceux qui veulent parler librement de l'histoire de leur pays doivent venir en Occident, présenter des films à Cannes comme le fait Egoyan, ou publier chez Gallimard un livre sur des questions sensibles des positions religieuses et ethniques de la Turquie, comme Pamuk, moi ça me dépasse. Un peu et plus et on parle de la Chine... d'ailleurs Google vient d'emboîter le pas à Microsoft, ils acceptent les conditions de censure pour les utilisateurs chinois. Damn it, ce qu'ils font chier à ne pas savoir mettre leurs culottes.
Revenons à "Neige". Ça parle de quoi ? De l'islam. Du port du voile. Des Kurdes. Des nationalistes, des républicains, des putschs militaires, de Dieu et du Prophète, des terroristes, des multiples interprétations des différentes religions. Vous me direz, eh bien, on se rapproche de Houellebecq ou de Yann Moix et de sa "Partouz", de Beigbeder et de ses "Windows On The World"; vous n'aurez pas tort, puisqu'il s'agit d'un livre strictement politique, un essai romancé serais-je tenté d'écrire, mais d'un point de vue complètement différent. Un point de vue neutre, pour une fois. Ni pour, ni contre, bien au contraire; c'est bien résumer "Neige", qui n'adopte aucune réflexion élargie mais s'intéresse davantage aux fragments, aux opinions de tous les individus qui composent une communauté. C'est comme si on mettait dans un livre les mémoires de Ben Laden et de Bush, mettons. J'exagère, et c'est beaucoup moins "actuel" que ça, très poétique, sans date, sans mémoire précise, mais ça dégage cette très forte odeur de brulôt, de pamphlet anti-religieux, anti-politique, à l'extrême opposé des discours bidons d'Occidentaux qui croient pouvoir régler le conflit palestino-israélien en quelques centaines de pages, une dizaine de minutes à la télévision et huit ou neuf articles dans les journaux. Et malgré tout ça, "Neige" est aussi un extraordinaire roman, sensible, qui traite principalement d'amour; l'amour impossible entre un homme désespéré, Ka, qui revient dans sa ville natale de Turquie, Kars, pour y retrouver la femme qu'il a longtemps aimée. C'est aussi l'amour du témoignage, du récit, de la quête de la vérité, qu'elle soit très belle ou franchement laide, et à ce titre, c'est un très juste et cruel regard sur la Turquie; étonnant comme ce bouquin est complètement à l'antipode des volontés politiques de cette même Turquie, celle-là même qui veut entrer soudainement de plein fouet dans le monde occidental de Tony Blair et de Chirac, sans réaliser qu'aucun des deux côtés, l'est ou l'ouest, n'est nécessairement meilleur que l'autre.
