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De chair et de sang 03 octobre 2007 |


Toutes les histoires d'amour finissent mal, me disais-je en allant à la Boîte Noire, un soir après le travail, peut-être sans deviner tout de suite qu'il y en a qui sont foncièrement plus sombres que d'autres. C'est sans doute le cas de la relation qui unit Erika Kohut, professeur de piano à Vienne, fille d'une mère possessive et tyrannique, à Walter Klemmer, l'un de ses élèves qui s'est mis en tête de la séduire. À partir du très controversé roman de l'Autrichienne Elfriede Jelinek (qui a remporté le Prix Nobel de Littérature, il y a trois ans), "La Pianiste", le non moins controversé réalisateur de "Benny's Video", "Funny Games" et plus récemment de "Caché", Michael Haneke, a décidé d'en faire un film.

Honnêtement, je ne savais pas trop à quoi m'attendre, et j'avais peur, en quelque sorte. Un film de Michael Haneke n'est pas une partie de plaisir, et les coeurs sensibles sont mieux de bien s'accrocher avant d'entrer dans son univers sous tension permanente, glauque et glacial. J'ai entendu tellement d'histoires à propos de "La Pianiste" - aussi bien au sujet du livre que de son adaptation au grand écran, d'ailleurs - que j'ai longtemps hésité avant de le voir. Il faut d'abord mettre une chose au clair ; il ne s'agit pas du film voyeur et pervers que tant de gens ont décrié. Il est impossible d'éviter de voir l'écran sur lequel joue un film porno pendant qu'Erika hume le sperme d'un mouchoir (ça semble déjà assez crade comme ça, je sais), mais Haneke se fait plutôt discret au niveau de la mise en scène, refusant, par exemple, de nous montrer les détails de l'auto-mutilation du sexe d'Erika dans le bain, préférant s'en tenir à une invisible coulée de sang, puis à l'eau rougie d'un robinet qu'elle ouvre pour tout nettoyer. Les scènes les plus troublantes le sont autrement : ce sont celles où l'on voit le visage d'Erika, et où, au détour d'un air de piano, elle semble faillir, devenir humaine, même en s'empêchant de faire couler quelques larmes - il est impossible de décrire l'effet provoqué par l'interprétation d'Isabelle Huppert.

Je ne sais pas comment décrire avec exactitude la manière dont "La Pianiste" m'a bouleversé ; ce n'est pas comme "Dogville", ni comme "Elephant, où le choc, brutal, venait sur le coup ou immédiatement après la projection. Non, le choc de "La Pianiste" m'est venu beaucoup plus tard ; il m'est venu du fait que je n'avais ressenti justement aucun choc. Ce choc, c'était de réaliser que ces blessures qu'elle s'inflige, surtout sur le plan émotif et psychologique, ne sont pas choquantes parce que ce sont des blessures que l'on pourrait soi-même s'infliger. Et qu'il était normal d'entendre quelque chose comme "je n'ai aucun sentiment, et quand bien même j'en aurais, jamais ils ne triompheront de mon intelligence", ou bien "toute ma vie, j'ai voulu recevoir des coups", parce que ce genre de phrases, on se les répète continuellement, d'une manière ou d'une autre. Dans le film, Haneke mise sur les polarités, les extrêmes, et c'est particulièrement révélateur sur le plan sonore; le film alterne entre des scènes de musique classique, d'une beauté sublime, mais à la fois ambiguë, et les silences, lourds, pesants et graves.

C'est un film sur les failles : ces entailles d'une lame plongée au coeur de la chair pour faire jaillir le sang, ou les bleus provoqués par les coups-de-poing sont les témoins visibles des restes d'une âme jetée aux oubliettes, d'un corps supprimé, annihilé, et de la puissante volonté d'autodestruction d'une femme dont la souffrance et la mort apparaissent comme l'unique salut envisageable à l'être humain.

Pour ceux que ça intéresse, un nouveau film de Michael Haneke sera prochainement sur nos écrans. Il s'agit d'un remake américain de "Funny Games", avec Naomi Watts, Michael Pitt et Tim Roth, dans lequel le réalisateur reprend l'histoire du film original qui avait soulevé énormément de controverse au Festival de Cannes - une famille est prise en otage par deux intrus, mais évidemment, à la manière de Haneke, c'est très différent de tous ces clichés éculés de films d'horreur.

Oh, et puis qu'est-ce qui se passe avec moi, au juste ? Pas grand-chose. Je me suis remis à écrire, et j'essaie de penser à tout plein de trucs, au nouvel album de Radiohead, au Festival du Nouveau Cinéma, au dernier Philip Roth. Le capitalisme sauvage a ça de bien, on éprouve un certain confort, un bonheur matériel et éphémère qui nous fait oublier le reste en anesthésiant le dégoût que l'on peut éprouver envers sa propre existence.

J'aime Bret Easton Ellis 08 septembre 2007 |


Le concept était d'imiter une pop star cocaïnomane morte d'overdose dans son bain. Entre Paris Hilton et Kurt Cobain, genre.

"I said M.I.A. is comin' back with powa, powa!" 04 août 2007 |


C'est une bombe. Le premier album de M.I.A., "Arular", était un début si prometteur qu'il semblait impossible à battre. Mais en fin de compte, "Kala" sera aussi mémorable : des beats qui tuent, de vilains textes, des enfants qui crient, des extraits d'un film de Bollywood, des coups d'armes à feu et de caisses enregistreuses comme dans les westerns à la Calamity Jane, et tout ça douze fois plutôt qu'une sur un nouvel album extraordinaire. La meilleure (sinon la seule) raison pour laquelle je veux aller à Osheaga cette année.

Marie-Josée Croze 20 juillet 2007 |


Ce qu'elle est prétentieuse, Marie-Josée Croze. Ce qu'elle est chiante, Marie-Josée Croze. Et c'est quoi, cet accent français ? C'est quoi, ce snobisme ? Mais quelle horreur !

Pourtant, je penche toujours de son côté, malgré tout. Parce que dans la vie, voyez, faut pas se faire chier avec des gens qui vous crachent dessus.

Et qu'après avoir fait les arts plastiques, après avoir essayé, s'être acharné sur des rôles dans un milieu qui n'est pas le vôtre et où la cote de séduction est souvent plus élevée que le talent réel, et après avoir remporté un prix d'interprétation au Festival de Cannes qui vient remettre en question l'ensemble de votre existence aux yeux des autres, il est normal que tout cela vienne effectivement remettre en question l'ensemble de votre existence. On prend conscience que l'on peut s'envoler vers Paris, et décider d'y rester, parce qu'on a besoin de recommencer. Qu'on peut pardonner, sans toutefois oublier. Qu'on peut, enfin, devenir quelqu'un d'autre que soi-même vis-à-vis du monde entier, parce qu'après des années de lutte pour s'y faire, des années d'acceptation face à la médiocrité de la vie humaine, c'est cet instant, fugitif, bien sûr, mais bien réel, où l'on s'impose, où l'on vit - chose que l'on a jamais connu, trop habitué à s'enterrer vivant.

Voilà pourquoi j'aime bien Marie-Josée Croze. Parce qu'elle mérite amplement ce qui lui arrive, et parce que ses détracteurs méritent amplement ce qui leur arrivent. Parce qu'elle est magnifique, et qu'elle a le droit d'être qui elle veut.

Et apparaît cette phrase de "Dogville", lorsque le père dit à sa fille, "Si tu le dis, Grace. Mais... En faisant de leur mieux, est-ce qu'ils en font assez ? Est-ce qu'ils t'aiment ?"

Et cette phrase résonne encore dans ma tête. "Est-ce qu'ils t'aiment ?" Désormais lorsque la réponse sera "non", il n'y aura que ce vide, ce froid, parce que c'est tout ce que ces autres méritent. Le froid. La nuit. Le vide.

Disparaître ici 24 avril 2007 |


Il y a un peu plus d'une semaine, j'étais au Salon du Livre de Québec, je croyais que le voyage me ferait du bien, je ne sais pas, j'espérais peut-être un peu naïvement que tout changerait, que tout irait mieux, sans doute, j'arrive le vendredi et je vois C., et S., et E., puis S.D., et V., puis tous les autres et je suis bien, nous passons la soirée ensemble, nous buvons, et je parle à C., et nous savons tous deux que nous nous dirigeons vers un désastre imminent, je marche sur la rue Saint-Jean et je dis au revoir à C., puis je dors, je me réveille avec un mal de tête, et il y a V. qui m'aide à me relever, nous sortons, je me sens dans un drôle d'état, un peu léthargique, comme si plus rien ne m'atteignait vraiment, et je revois S., et je revois E., et je repense à ce roman de Bret Easton Ellis que je viens tout juste d'achever en écoutant LCD Soundsystem, "Moins que zéro", le soir je marche en silence, puis le lendemain je quitte Québec pour une lecture à Montréal, j'ai l'impression qu'une partie de moi se scinde en chemin, je me dis qu'il faut que je recommence à vivre, mais je n'y arrive pas vraiment, je me demande si j'y arriverai un jour, je réécris à C., je reparle à S., j'écris à E., le jeudi j'assiste à une conférence de Wajdi Mouawad à la Grande Bibliothèque, sur le thème de l'aveu, dans le cadre de la Rencontre québécoise internationale des écrivains, et encore une fois il me jette à terre, il parle de la mort de sa mère lorsqu'il avait dix-sept ans, de cette langue reniée, bafouée, du fait d'être "devenu un autre", il parle des étoiles qui traversent le ciel et se donnent en sacrifice en sombrant dans l'Univers, il parle d'une forêt peuplée d'oiseaux inexistants, de dieux, il dit "comment avouer ce que l'on ne sait plus dire ?", puis "je ne sais pas comment me convaincre de ma propre vie", et à la fin je reste seul dans l'auditorium et je n'ai plus envie de rien, je me lève et je marche dans la Grande Bibliothèque en écoutant Martha Wainwright, je prends les ascenseurs pour aller où ? je ne sais pas, je ne sais plus, j'emprunte "Persépolis" de Marjane Satrapi et "Chien Jaune" de Martin Amis, je sors et juste avant de sombrer moi-même dans le sommeil j'évacue les larmes et je me rends compte qu'il n'y a plus d'angoisse, il ne reste que des larmes amères, le goût des choses qui s'achèvent, jusqu'à soi aussi qui s'achève, et le lendemain en me taillant la barbe je me coupe et le sang coule, le sang coule à flots et je reste fixé devant le miroir, les mouchoirs s'imbibent et je dois soigner la plaie, et le sentiment de ne jamais être à ma place, et de tout faire de travers, d'accumuler les échecs, et de rester seul, irrémédiablement seul, c'est une condition si difficile à accepter, être seul, de savoir que toute sa vie durant l'on devra rester seul, et pourtant c'est l'unique chose à faire, et durant la fin de semaine je vois ma grand-mère qui est en train de se fracasser les os, le corps, qui tombe et ne cesse de tomber complètement seule et les autres qui ne voient rien, qui ne voient pas qu'elle est arrivée au bout de tout, qu'elle ne veut plus que partir, elle est malade et je m'inquiète et alors que je pensais avoir accepté la mort, avoir accepté son départ et m'être dit "ce serait sans doute mieux pour elle", me voilà qui espère qu'elle reste vivante encore un peu même si je sais que ce qu'elle veut c'est arriver à dormir, dormir enfin et toujours, et ça me fait horriblement mal de voir tout ça, et ça me fait mal de devoir tout annuler et de me sentir toujours affreusement coupable, j'aimerais tant avoir compris la mort, comme j'aimerais avoir compris l'amour, et J. me parle enfin après une centaine de jours de silence et après m'avoir invité à une conférence et J. me parle et je pleure de ces mêmes larmes amères et j'essaie de trouver quelque chose à dire, quelque chose comme "tu vas bien ?", "quoi de neuf ?", "tu as rencontré quelqu'un ?", et tout ça sonne incroyablement faux, et je sonne faux, et je dis "on pourrait peut-être se voir" et je n'y crois plus et puis j'explique et j'essaie et j'essaie encore et encore de ne pas déchirer ce qui reste des lambeaux de moi-même et J. ne dit rien et je dis "mon temps est écoulé" et je dis "demain je vais au Parc Lafontaine, il fera beau, tu sais, il y a un an on se rencontrait, quelques mois plus tard c'était là que nous nous retrouvions", et je dis "bonne nuit, je n'y peux rien, c'est comme ça, je m'excuse d'être celui que je suis", et pas de réponse, et puis le lendemain je vais au Parc Lafontaine où nous nous sommes rencontrés en plein mois de juillet, où nous nous sommes embrassés pour la première fois, les arbres étaient magnifiques, l'herbe aussi, et il y avait des gens partout et nous regardions le lac puis le ciel en croyant que nous étions réellement heureux, qu'enfin au bout de la catastrophe il y aurait le bonheur d'être ensemble, de ne plus être seul, et je m'imagine que J. pourrait peut-être me rejoindre même si je sais que non, et je repense aux paroles de "La collision", sur le dernier disque de Daniel Bélanger, je pense "il ne suffit pas pour nous deux de nous dire adieu, il nous faudra sans doute faire mourir tout ce qu'on sait l'un de l'autre", et aujourd'hui je regarde le Parc Lafontaine et je constate les arbres morts, détruits, réduits à l'état de cendres, la terre grise et la boue, le lac desséché, le Parc Lafontaine au mois d'avril n'est qu'un spectacle de décomposition, et au milieu des décombres il y a moi, au milieu des décombres du parc et de ma vie il y a moi qui écoute le dernier Blonde Redhead et je vois les charognes qui se sont emparées de tout, plus rien de vert, plus rien de beau, plus rien de vivant, rien qu'une mort lente et douloureuse, rien qu'une indifférence accrue face à sa propre existence, et je me rappelle ce panneau d'affichage dans le roman de Bret Easton Ellis, qui disait en grosses lettres "Disparaître ici" et je m'imagine la même chose, je m'imagine que je pourrais disparaître ici et que ça ne changerait rien, que les gens seraient tristes puis oublieraient, qu'ils tenteraient, comme moi, de trouver le bonheur sans trop y parvenir, et qu'au bout du compte ils vieilliraient en se disant que ce n'est pas la peine et qu'ici, dans ce parc, s'achève le long travail d'anéantissement que l'on s'impose de la naissance jusqu'à la mort, et moi j'écoute Blonde Redhead et je me relève et je marche et je pense à J. et ma plaie me fait mal et je pense que la pluie se mettra sans doute à tomber et que c'est une bonne chose parce qu'enfin je pourrai peut-être dormir, enfin, dormir.

In the Musicals 12 avril 2007 |


Je ne sais pas pourquoi, mais en entendant le nouvel album de Feist, "The Reminder", et plus particulièrement la chanson "1 2 3 4", je me voyais toujours en train de chanter quelque part, dans la rue, à la bibliothèque, sur une esplanade, dans un quelconque lieu public, enfin bref, en dansant avec des centaines de gens en arrière de moi qui faisaient une magnifique chorégraphie. Comme si ma vie était soudainement devenue une comédie musicale. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive : il y a les Flaming Lips qui sont excellents pour s'imaginer des trucs du genre (d'ailleurs "Yoshimi Battles the Pink Robots" sera adapté à Broadway), et aussi Sufjan Stevens, dont vous pouvez déjà visualiser les scènes du film de votre vie où l'on intégrerait tout ça, où The Postal Service jouerait exactement au moment où l'on sauterait dans une piscine ("Garden State") ou My Bloody Valentine, à l'instant où l'on dirait adieu à quelqu'un qu'on aime, quelque part à Tokyo ("Lost In Translation").

J'étais loin de penser que je n'étais pas le seul à m'imaginer des scènes comme ça : des gens de mon entourage, qui désirent garder l'anonymat, m'ont confirmé ce fait, et la preuve la plus éloquente est que Feist elle-même a décidé, dans son clip de "1 2 3 4", d'inciter les gens au bonheur en dansant avec elle. Je suis un homme comblé. D'autant plus que "The Reminder" est splendide. "Let It Die", malgré quelques chansons géniales, m'avait laissé un peu froid. "The Reminder" est lumineux, exalté, c'est beau et tendre à la fois. Très heureuse surprise, question d'illuminer un peu le printemps. Et contrairement à Björk, dont le premier extrait de "Volta", "Earth Intruders", me laisse encore perplexe...

(La vérité, c'est que j'ai dû interrompre l'écriture de ce billet, de même que la plupart des activités que je faisais en même temps, y compris les discussions que j'avais avec des gens, pour éteindre toutes les lumières, mettre mon iPod, et faire jouer "1 2 3 4", le volume au maximum, en dansant comme un débile et en imaginant la pyrotechnie et les paillettes. Argh.)

L'espoir 09 mars 2007 |


Achevé, il y a peu de temps, la lecture de "La cloche de détresse", de Sylvia Plath. Unique roman de cette écrivaine américaine, épouse du poète Ted Hugues, et dont les nombreuses dépressions et troubles psychologiques l'ont menée au suicide, un mois seulement après avoir terminé son écriture. "La cloche de détresse" est raconté à la première personne par une jeune étudiante, lauréate d'un concours organisé par un magazine de mode. Habituée à la triste vie de campagne américaine, la jeune Esther Greenwood se retrouve propulsée à New York et court les réceptions mondaines, sort avec ses amies, décide de mener cette existence futile et superficielle qui lui est offerte sur un plateau d'argent : mais le retour brutal à la réalité survient lorsqu'elle rentre à la maison, alors qu'elle bascule dans un noir profond, détruisant elle-même une à une les illusions sur lesquelles elle a construit toute sa vie - son amour pour un homme, l'écriture d'un premier roman. Il y a d'abord les lames de rasoir, puis les médicaments : ensuite les traitements, les tentatives de guérison, les électrochocs pour ne plus sentir ce mal qui l'emprisonne, au milieu de l'Amérique des années 1950.

Alors que le roman s'achève sur une tragédie, il y a pourtant l'espoir, l'espoir de guérir, l'espoir d'aller mieux, de revivre. Vivre dans l'espoir, ne vivre que dans l'espoir d'être quelque chose plutôt que rien, de survivre, de continuer à écrire, réussir à sourire à nouveau. Vivre dans l'espoir de la fin des crises, du sommeil, du silence. Dans cette nuit immense et noire qui nous recouvre, c'est la seule manière de ne pas tomber, de ne pas faillir, jusqu'à l'aube. "J'ai respiré un grand coup et j'ai écouté le vieux battement de mon coeur. Je vis, je vis, je vis."

Cette "cloche de détresse", c'est ce globe de verre qui nous asphyxie, ce grand vide qui se remplit au fur et à mesure de dioxyde de carbone, l'expiration des derniers souffles de vie qui emportent celui qui veut mettre fin à ses jours parce qu'il ne voit pas d'autre issue possible, parce qu'il ne se sent pas la force de tenir. "Peut-être qu'un jour, au collège, en France, quelque part, n'importe où, la cloche de verre, avec ses déformations étouffantes, descendrait de nouveau sur moi ?"

J'ai vu dans la pièce "Vivre" de Brigitte Haentjens cette même forme d'espoir chez Virginia Woolf - dont la fin s'apparente à celle de Plath, puisqu'elle s'est jetée dans l'Ouse, après avoir emplit ses poches de pierres - cette manière de se persuader qu'il est possible de vivre, qu'il est possible d'atteindre le bonheur, une fois, une seule fois dans sa vie. "Que ton dernier regard se porte sur ce qu'il y a de beau", dit-elle, à la fin de la pièce. Et pourtant, je ne peux m'empêcher de penser à cette phrase prononcée par Anna, dans le "Anna Karénine" de Tolstoï, juste avant de se tuer elle-même en se jetant sous un train : "À quoi pensais-je ? à ce que ma vie, de quelque manière que je me la représente, ne peut être que douleur ; nous sommes tous voués à la souffrance, nous le savons et nous cherchons à nous le dissimuler d'une manière ou d'une autre. Mais lorsque la vérité nous crève les yeux, que nous restera-t-il à faire ?" Le dernier regard de Virginia Woolf se portait-il sur "ce qu'il y a de beau" ? Ou était-il plutôt empreint de la lucidité d'une femme qui vient de découvrir que la vie ne peut mener qu'à sa propre disparition, qu'il s'agissait là de l'ultime, de la plus cruelle vérité possible ?

Vu hier "La vie des autres", un très beau film sur la vie en Allemagne de l'Est, au début des années 1980. Lauréat de l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, "La vie des autres" raconte le parcours d'un couple d'intellectuels, Georg, un écrivain, et Christa-Maria, une actrice, souçonnés et espionnés par le gouvernement pour complot contre l'État, et aidés par un agent secret, Wiesler. Au-delà de la trop vive ressemblance avec le "1984" de George Orwell - trop vive parce qu'on se rend compte à quel point Orwell était prophétique, lorsqu'il a publié son roman de science-fiction, en décrivant cette atmosphère froide et clinique de dictature communiste -, il y a cette réflexion profondément marquante du personnage principal sur le suicide : dans la RDA, on ne compte pas les suicidés. On compte tout, du nombre de jeunes socialistes inscrits à l'université jusqu'aux livres que vous lisez à chaque année, mais aucun chiffre sur le suicide. En fait, si vous demandiez d'en obtenir, vous étiez surtout bon pour un interrogatoire, une croix marquée sur votre nom pour le reste de vos jours, comme ce jeune garçon au début du film qui pose une question de trop, ou ce jeune homme qui fait une mauvaise blague sur un membre du parti. En Allemagne de l'Est, on appelait les suicidés des "meurtriers d'eux-mêmes" : Georg souligne qu'il s'agit là d'une erreur, puisqu'il n'y a, dans le suicide, aucune passion ni goutte de sang, et que tout ce que cela représente, c'est la mort de l'espoir.

Lors d'un passage du roman, Esther tente d'apprendre à skier, et c'est au moment de la descente qu'elle prend conscience de l'abandon, de la mort de cet espoir, pour la première fois : "Une voix intérieure me conseillait de ne pas me conduire en idiote - sauver ma peau, enlever mes skis, et descendre par la forêt de pins qui bordait la pente - elle s'est envolée comme un moustique inconsolable. L'idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur."

Oui, c'est sans doute cela que Sylvia Plath a ressenti, le matin du 11 février 1963, alors que la cloche de verre descendait à nouveau sur elle, qu'elle s'enlevait la vie en s'intoxiquant au gaz, après avoir calfeutré sa cuisine et s'être assurée de préparer les biscuits et le lait pour les enfants, à l'étage. Une sombre, une magnifique façon de dire au revoir, comme si le corps quittait ses barrières terrestres et que l'espoir, ce tendre, mince fil qui la reliait au monde, à la vie, s'était détaché pour partir au large.

Volta 03 mars 2007 |


Le nouvel album de Björk s'appelle Volta. Il sort le 7 mai prochain.

Entièrement écrit et produit par Björk, ce sixième album studio est composé de dix nouveaux morceaux, après le sombre et magnifique "Medúlla", en 2004. Comme d'habitude, Björk a fait appel à de nombreux talentueux collaborateurs, dont Antony Hegarty, de "Antony and the Johnsons", sur deux chansons, Timbaland (Jay-Z, Missy Elliot, Justin Timberlake) sur trois autres, Mark Bell de LFO, et deux batteurs, Chris Corsano, qui a déjà collaboré avec Sonic Youth, et Brian Chippendale de Lightening Bolt. On y dénotera aussi des influences africaines - avec le Malien Toumani Diabaté, un joueur de kora, une harpe luth à 21 cordes originaire de l'Afrique de l'Ouest, et le groupe congolais Konono No.1 - islandaises, et même orientales - par la présence de Min Xiao-Fen, qui jouera du pipa, un instrument chinois traditionnel à cordes pincées.

Si l'on ne sait pas ce qu'il advient de la rumeur entourant la présence de Björk à New York pour participer à un opéra, on espère que la sortie de "Volt" sera l'occasion pour elle d'entreprendre une nouvelle tournée internationale - ou du moins nord-américaine - et qu'après le Festival de Coachella, près de L.A, au mois d'avril, elle aura l'occasion d'arrêter à Montréal après son passage en 2004 au Parc Jean-Drapeau.

Il y a une justice pour ceux qui n'ont pas pu avoir de billets pour Arcade Fire...

Les films d'Ingmar Bergman 08 janvier 2007 |


Réveil. Il faut recommencer. Pas d'échappatoire possible. Il est six heures du matin. Aller prendre un café. Revenir dans la chambre, urgence, trouver un vieux jean, un chandail Hugo Boss noir qui semble propre. Ouvrir l'ordinateur, pour consulter les mails reçus durant la nuit, mettre Goldfrapp en musique de fond, "Felt Mountain", faire couler le bain, et puis commencer les premières pages de "Marilyn dernières séances", de Michel Schneider, après avoir terminé "Réussir" de Martin Amis, un roman écrit vers la fin des années 70, précurseur du style "Moins que zéro" de Bret Easton Ellis.

Durant les vacances, je crois que ma seule préoccupation, malgré la grippe et ce besoin de m'effacer, de m'éloigner de tout, était de me traîner jusqu'à la Boîte Noire, revenir, et me taper des films durant la nuit. "Playtime", de Jacques Tati, reçu pour Noël, une comédie à la Chaplin, dans un style quasi-muet. "Fight Club", un soir, à TQS, c'est assez impressionnant de constater la quantité de pubs qu'ils peuvent mettre à la télévision, surtout qu'il s'agit d'un film dénonçant la société de consommation. Néanmoins, pas trop mal. Visuellement réjouissant, même s'ils ont bousillé la fin du roman de Chuck Palahniuk, mais bon, c'est Hollywood, on n'y peut rien. "Mulholland Drive", ensuite, de David Lynch - le premier film de David Lynch que je vois, j'ai un peu honte, surtout considérant le fait que je n'ai même pas vu ne serait-ce que des séquences de "Twin Peaks". Un film très dérangeant, magnifique, mais qui laisse perplexe. Deux heures passées à s'interroger sur les origines d'un accident de voiture, et puis les vingt dernières minutes viennent briser toute suite logique. À revoir, à interpréter à nouveau, encore et encore, peut-être qu'au fond c'est que je n'en avais pas la force.

Et "Persona".

"Persona", un film du suédois Ingmar Bergman, auteur et réalisateur de certaines des plus grandes et des plus belles oeuvres du cinéma ("Cris et chuchotements", "Les fraises sauvages", "Sonate d'automne", "Scènes de la vie conjugale", "À travers le miroir", jusqu'au tout récent "Sarabande"). J'ai vu "Persona" par hasard, un soir, j'avais déjà vu d'autres Bergman, dont "Fanny et Alexandre", mais c'est ce soir-là, précisément, que j'ai compris qu'il y avait quelque chose chez lui que personne ne pourrait jamais démontrer au cinéma avec une telle beauté, une telle grâce, quelque chose que ni les mots, ni les images, ne peuvent décrire avec exactitude.

Elisabet Vogler a brutalement cessé de parler, de façon inexplicable, alors qu'elle était en pleine représentation de la pièce "Électre" au théâtre. Elle est d'abord soignée dans une clinique, puis on l'envoie se reposer près de la mer, en compagnie de la jeune infirmière Alma. Des liens se tissent lentement entre elles, et Alma est amenée à se confier, confrontée au silence d'Elisabet. Puis le fragile équilibre se brise, et très vite, on en arrive à confondre la patiente et celle qui la soigne, dans un jeu troublant de ressemblances, et une plongée en apnée en plein coeur du gouffre qui les sépare. Les interprétations sont variées au sujet de ce film relativement court, écrit d'une traite par Bergman en deux semaines alors qu'il était cloué au lit par une double pneumonie et que ses délires d'hôpital l'obligeaient à rompre tout contact avec l'extérieur et à laisser les images de "Persona" l'envahir. Mais voilà, c'est sublime.

Sinon, du reste, ce fut un heureux temps des fêtes. Absence totale de nouvelles de J., j'ai décidé de ne plus m'en faire, je n'y pense pas. Le 30, tard dans la nuit, J. me parle, ça me rend heureux et idiot, comme d'habitude, après quelques jours j'ai toujours honte de mon taux impressionnant de connerie et de naïveté, je m'en veux. Nous sommes censés dîner ensemble le trois.

Le premier, je me retrouve avec la famille. C'est terrible, d'être là, et en même temps je n'aurais pas supporté l'idée de ne pas célébrer l'anniversaire de ma grand-mère, je n'aurais pas supporté l'idée de la laisser seule et sans défense, d'être absent, je devais y être, je devais la serrer dans mes bras et sentir ses os fragiles résister aux cassures, m'assurer d'entendre sa voix, sa voix magnifique lorsqu'elle parle en portugais et qu'elle raconte sa vie entière, la voir pleurer et rire, l'embrasser avant d'aller dormir.

J'appelle J. un peu après minuit, c'est occupé. Je rappelle, toujours occupé. La troisième fois est la bonne, nous parlons, quelques minutes. J'angoisse, j'essaie de dormir, je n'y arrive pas.

Le deux, J. annule pour le trois.

Le quatre, je prépare le dîner pour huit personnes, un gigot d'agneau. Je ne suis pas fait pour ce genre de trucs, je prépare le tout, je fais un peu de ménage, je m'habille, je mets la table, etc., etc., mes gestes sont surfaits, ils ne me conviennent pas, je crois être quelqu'un d'autre, juste avant l'arrivée des invités je suis pris de panique et je me demande si je serai à la hauteur. Je dois me rassurer, puis j'y parviens, ce contrôle que je peux avoir, appuyer de toutes mes forces pour tout cacher, pour ne rien laisser transparaître.

Et hier, j'ai laissé un message à J., pour dire que samedi on aurait pu se voir, faute de réponse, j'ai dit de laisser tomber, qu'au fond ça n'importait pas, tout ça. Je ne sais pas si un jour je réussirai à aimer J. de la bonne façon, parce que je ne pense pas que ce soit la bonne façon d'aimer, j'aime mal, j'aime trop, j'aime comme l'on écrit, comme l'on se donne par amour autant que l'on se donne par l'écriture, je ne sais pas si je suis capable d'aimer d'une autre manière, ou si J. m'aime, et si oui dans quelle mesure, pourquoi, pourquoi m'aimer, comment en arrive-t-on à m'aimer, exactement, et ainsi de suite. Je ne sais pas non plus si nous réussirons à nous aimer réellement. Peut-être, qui sait.

Ce que je sais c'est qu'un jour nous ne nous aimerons sans doute plus, qu'on se quittera pour quelqu'un d'autre, ou pour personne. Que la même chose se produira, jusqu'à ce que l'idée de ne pas vivre seul soit acceptable, jusqu'à ce qu'elle ne nous hante plus tout à fait. Ou alors nous nous aimerons, et l'un d'entre nous devra être confronté au départ, à la perte de l'autre. Et c'est alors qu'il faudra cohabiter seul avec le silence, avec l'angoisse, avec la peur, avec ces émotions que l'on met de côté une bonne partie de notre existence, que l'on tente de camoufler par toutes ces choses que l'on doit faire, ces amours que l'on avorte, ces baises minables que l'on se tape pour se rassurer alors qu'en fait elles ne font qu'amplifier tout ce que l'on n'a pas, tout ce que l'on n'est pas, le boulot, la famille, les loisirs, tout le reste.

C'est peut-être pour ça que les gens n'aiment pas vraiment les films d'Ingmar Bergman, parce que c'est ce qu'ils redoutent le plus, de rester seul jusqu'à la fin, ils sont bien trop confortables pour l'instant et ils n'aiment pas les silences. J'ai l'impression que je pourrais passer le reste de ma vie à ne rien dire, à ne rien dire du tout, à me fermer au monde extérieur en tentant de tout détruire à l'interne. Je ne me force plus pour animer les conversations, lorsque le silence s'installe, je lui fais une place, je lui dis tiens, j'avais justement besoin de toi. Je deviens Elisabet Vogler, je m'éloigne du monde et curieusement, je n'en souffre pas vraiment. Je m'ennuie, tout m'ennuie, tout me paraît d'une futilité incroyable. J'aurais envie de tout claquer, là, tout de suite, j'en ai rien à foutre, ni de J. qui d'ailleurs n'en a pas plus à foutre que ça de moi, ni du reste, j'aurais envie de me réfugier quelque part, ou de courir, ou de prendre le taxi et de dire, "allez, emmenez-moi où vous voulez, peu m'importe", on passe sa vie entière à se chercher quand on fond se perdre est une chose tellement plus simple. Je ne sais pas pourquoi cette idée me traverse l'esprit, mais elle me traverse, voilà.

J'aime les films d'Ingmar Bergman parce que leurs images recèlent déjà une part d'inexorabilité, une fatalité à laquelle on ne pourra jamais se soustraire, au bout du compte. Toujours, et à jamais, seul.

C'est mon anniversaire samedi, je vais voir "Forêts" de Wajdi Mouawad à l'Espace GO, et je commence un stage chez enRoute cet été.

Secrets 28 décembre 2006 |


C'est bien parce que c'est Fanny qui me le demande, et puis parce que c'est le temps des fêtes, que j'accepte de vous dévoiler cinq secrets.

1. J'ai adoré le film "Orgueil et préjugés", celui de Joe Wright, avec la magnifique Keira Knightley. Mais je tiens à préciser que ça n'enlève rien à ma masculinité, et que je déteste toujours avec autant de hargne l'oeuvre de Jane Austen et ses dérivés (comme la série du même nom qu'Artv rediffuse quarante fois par année).

2. J'aime la pop facile. J'aime Madonna. Ce fut un long processus d'acceptation personnelle, mais voilà, je le revendique, Madonna est excellente pour faire groover un dancefloor. De "Music" jusqu'à "Hung Up", personne ne peut la clancher, et je n'hésite plus à me déchaîner et à danser en hurlant "Every little thing that you say or do, I'm hung up, I'm hung up on you, waiting for your call, baby night and day, ..." Et il y a Kylie Minogue, aussi (pour me déculpabiliser je me dis d'ailleurs que c'est quand même Michel Gondry qui a réalisé l'un de ses clips). Mais je tiens à préciser que ça n'enlève rien à ma masculinité, encore une fois...

3. La première fois que j'ai embrassé quelqu'un, j'avais sept ans. Nous étions à l'extérieur, la neige tombait, et c'était drôlement romantique. Et la fois suivante, ça remonte à il y a deux ans, à Paris...

4. J'adore constater que je suis dans le "blogroll" de quelqu'un. Et ouais, je suis prétentieux et nombriliste, je sais.

5. La personne que j'aime se trouve quelque part dans mes liens.


Et je l'envoie maintenant à :

1. Violaine

2. Les Vieux Garçons

3. Marie-Noëlle

4. Geneviève

5. L'autre Geneviève

Pamuk, au nom du père 26 décembre 2006 |


L'année dernière, presqu'à pareille date, j'ai glissé un mot au sujet du roman "Neige", de l'écrivain turc Orhan Pamuk, que je venais tout juste de terminer. J'y mentionnais ses démêlés avec la justice turque à propos d'une entrevue qu'il a accordée à un journaliste sur le génocide arménien, et je revenais sur le roman, sur l'écriture très particulière de l'auteur de "Mon nom est Rouge". Cette année, il a remporté le prestigieux Prix Nobel de Littérature 2006, et le texte qu'il a lu à Stockholm lors de son discours de réception, un peu plus tôt au début du mois de décembre, s'intitule "La valise de mon papa". Il parle des écrits de son père, et de la responsabilité d'être écrivain, de ce que cela implique. Étrange, puisque les lauréats du Prix Nobel de Littérature ont l'habitude de parler de politique, alors que Pamuk s'en défend bien, prétendant que la télévision et les médias se chargent maintenant de cela, et que l'essentiel de la littérature consiste désormais à essayer de trouver qui nous sommes réellement, et quelle place nous avons.

Et puis il y a ces quelques phrases, qui m'ont semblées extrêmement justes, très belles, sur l'écriture :

"Pour moi, être écrivain, c'est appuyer sur les blessures secrètes que nous portons en nous, que nous savons que nous portons en nous - les découvrir patiemment, les connaître, les révéler au grand jour, et faire de ces blessures et de nos douleurs une partie de notre écriture et de notre identité."

"Quant à ma place dans l'univers, mon sentiment était que de toute façon, j'étais à l'écart, et bien loin de tout centre, que ce soit dans la vie ou dans la littérature."

"J'écris parce que je n'arrive pas à être heureux, quoi que je fasse. J'écris pour être heureux."

Dans son texte, Pamuk raconte comment son père lui a un jour donné une valise, remplie de ses écrits qu'il n'a jamais voulu lui montrer de son vivant, parce qu'il avait peur que son grand fils, écrivain reconnu et célébré dans le monde entier, juge ce qu'il avait lui-même produit. Ça m'a rapidement fait penser à mon rapport avec mon père, même s'il est inverse, même si c'est lui qui a publié un peu moins d'une dizaine de livres, et moi qui ne me sens pas la force de rendre compte de mes propres écrits publiquement, par honte, et aussi par peur, sans doute.

L'heure des bilans |


Eh ouais, je sais que la plupart des gens ont décidé, pour une raison inexplicable, de boycotter les listes de fin d'année et de laisser tomber les palmarès, mais comme je sais que secrètement la plupart d'entre eux en font quand même et aiment en lire, j'ai décidé de m'affirmer et de ne pas prétendre ne pas vouloir en faire.

Alors... Je sais, je sais, c'est de la pop, mais de la pop comme il ne s'en fait plus. Lily Allen est un véritable coup de coeur cette année, et son album "Alright, Still", l'un de ceux que l'on ne se lasse jamais d'écouter. "Everything's Just Wonderful" quand ça va bien, "Littlest Things" quand ça va mal. "Smile" pour sa jouissive missive contre les ex, "LDN" pour s'imaginer au soleil près de la Tamise.

Du côté anglophone, plusieurs très bons coups. Charlotte Gainsbourg et "5:55", d'abord pour sa voix magnifique, mais aussi pour l'incroyable travail du groupe Air au niveau musical. Joanna Newsom, ensuite, et "Ys", pour son souffle adouci après un premier effort, et aussi pour les envolées lyriques de cet album quasi-mystique. Newsom disait, en entrevue aux "Inrocks", que chacune des cinq pièces composant "Ys" révélait une part de tristesse, un drame personnel qu'elle était incapable d'illustrer, dont elle ne pouvait parler ouvertement, et qu'elle a préféré teindre d'ambiguïté par la musique. Très belle façon de concevoir un album...

Retour de Beck avec "The Information", et son syle fourre-tout : c'est un beau pot-pourri d'électro, de folk, de pop et même de hip-pop. Mention particulière à CSS, acronyme de "Cansei de Ser Sexy" ("Fatigué d'être sexy", en portugais), un groupe brésilien influencé par Peaches. Sur la scène montréalaise, Islands et Patrick Watson se sont avérés de belles surprises, pour "Return to the Sea" et "Close to Paradise", alors que Nouvelle Vague ("Bande à Part") et les Yeah Yeah Yeahs ("Show Your Bones") nous ont confirmé qu'ils avaient bel et bien du talent. Le génial Thom Yorke nous a offert "The Eraser", qui, sans être totalement différent des travaux de Radiohead, a été un bon compromis estival, nous permettant de patienter jusqu'au successeur de "Hail to the Thief". Sean Lennon résonne un peu comme le paternel dans "Friendly Fire", ce qui n'est pas pour déplaire, et Jane Birkin, langoureuse amante de Serge Gainsbourg sur "Je t'aime, moi non plus", mère de Charlotte, s'est entourée d'excellents collaborateurs sur "Fictions", un album urgent, vif, à l'image de cette Jane magnifique qui court à travers Paris sur les photos du disque.

Et alors, l'an prochain ? Il y a(urait) Daniel Bélanger et cet album mystère que l'on n'attend plus, et The Arcade Fire avec "Neon Bible", un titre extrêmement prometteur - dire que je n'ai pratiquement jamais su qu'ils venaient cinq soirs à Montréal, à la Fédération Ukrainienne... Oh, et un second Carla Bruni, "No Promises", dont les textes proviennent de grands poètes anglais, comme Emily Dickinson. On peut déjà écouter quelques morceaux sur son site officiel, en attendant de pouvoir écouter l'ensemble les dimanches matins un peu gris, quand on se réveille tard avec quelqu'un qu'on aime. C'est bizarre, je me sens toujours un peu mal de l'apprécier, alors que d'un autre côté je suis tombé amoureux du roman de Justine Lévy, "Rien de grave", dans lequel elle raconte sa rupture d'avec Raphaël Enthoven qui l'a quittée pour Bruni...

Albums francophones, maintenant. Quel dommage, qu'elle soit oubliée toujours tout le temps, au Québec. Quel dommage, que personne ne lui accorde une petite place dans les palmarès du "VOIR", du "ICI", de "La Presse" et des autres, et quel dommage qu'on ne lui offre que de faire la première partie d'un spectacle d'Ariane Moffatt aux FrancoFolies. Émilie Simon n'est pas choyée ici, et je ne sais pas tout à fait pourquoi, puisque "Végétal" est un pur chef-d'oeuvre, bien supérieur à son premier album. Maîtrise des textes, des textures, de l'atmosphère sonore, c'est de l'électro et de la pop bien différente de Thomas Fersen ou de Vincent Delerm. Deux sons d'hiver magnifiques, Malajube et son "Trompe-l'Oeil", Pierre Lapointe et sa "Forêt des mal-aimés". "Chevrotine", du groupe français Holden, ensuite, pour la voix claire et lucide d'Armelle Pioline, et cette musique d'un autre temps que l'on ne se lasse pas d'écouter. Navet Confit, que j'ai pris un peu de temps à apprécier, mais qui reste une découverte plutôt surprenante, ça me fait penser à du Leloup, dans ses moments sans omniprésence médiatique... Oups, désolé, c'est sorti tout seul. Pas de "Mexico" dans la liste, parce que je ne l'ai tout simplement pas acheté. Pas envie. Peut-être que je manque quelque chose. Mais tant pis. Et puis pour finir l'année en beauté, il y a aussi eu Dumas avec "Fixer le temps", et Numéro# et leur très joli premier album, "L'idéologie des stars".

Côté cinéma, maintenant. Je sais qu'il n'a pas plu à tout le monde, surtout après le génial "Eternal Sunshine of the Spotless Mind", mais "The Science of Sleep", de Michel Gondry, m'a beaucoup ému. Pour toute cette réflexion sur les relations que l'on entretient avec les autres - sur notre incapacité à entretenir des relations avec les autres - et avec soi-même. Parce que ça m'a fait penser aux univers que je créais, étant enfant, et qui habitent toujours mon esprit aujourd'hui, un peu à l'image de Stéphane, qui s'invente des mondes pour s'y réfugier, et qui finit par y croire, par y vivre, préférant même y vivre que de vivre dans la réalité. Je crois que je suis un peu comme ça. Et puis, pour l'amour impossible, surtout, pour l'amour impossible. Et puis il y a aussi le souvenir de cette conversation, suite au film, avec Myriam et sa soeur Cassandra, au Café du Nouveau Monde, où nous avons parlé d'amour.

"Volver", bien sûr, de Pedro Almodóvar, pour Penélope Cruz, et le retour aux sources du réalisateur de "Todo sobre mi Madre" et de "Hable con Ella". C'est un hommage aux femmes, un hommage à la famille, aux racines, à la vie, et aussi à la mort. Aux mensonges et à la vérité. Bref, un excellent cru, à voir absolument.

Il y a "The Secret Life of Words", un film très surprenant d'Isabel Coixet, réalisatrice du sublime "My Life Without Me". Pour ce coup-de-poing, ce petit arrière-goût amer, et l'interprétation de Sarah Polley et de Tim Robbins. Inoubliable. "Marie-Antoinette", de Sofia Coppola, ensuite, qui n'a pas plu à tout le monde, mais que j'ai tout de même beaucoup aimé. Parce qu'encore une fois, Coppola explore le thème de la solitude, ce thème qui va si bien à l'ensemble de ses films : pour Kirsten Dunst, lumineuse et seule, pour l'histoire de cette petite fille naïve confrontée trop tôt à un monde qui n'est pas le sien. Parce que c'est quelqu'un qui, du début jusqu'à la fin, n'aura pas été à sa place. Ce n'est pas "Lost In Translation", mais c'est tout près.

Et enfin, "Babel", d'Alejandro González Iñárritu, pour le silence, pour ces mots qui ne sont pas dits, et pour ceux qui sont de trop. Pour ces distances qui paraissent insurmontables entre nous et nos semblables.

En matière de théâtre, je commence à m'y remettre : cette année, deux coups de coeur, et deux claques : "Le Projet Andersen" de Robert Lepage, et "Incendies" de Wajdi Mouawad. Bien hâte en janvier, ce sera l'occasion de voir "Forêts" à l'Espace GO, la nouvelle pièce de Mouawad, pour mon anniversaire. Et il y a cette nouvelle création de La La La Human Steps et d'Edouard Lock, en avril, qui semble bien prometteuse...

En ce qui concerne les romans, je m'abstiens. Je n'en ai pas lu assez pour juger. Je lis en ce moment "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell, je pourrai dire lorsque je l'aurai lu si l'engouement autour de ce robuste ouvrage de plus de mille pages, sur les confidences d'un officier SS allemand, justifiait ce Goncourt et ces ventes exceptionnelles de plus de 500 000 exemplaires.

Toutefois, quelques bons coups : "Everyman", de Philip Roth, un essentiel à lire de l'auteur de "Human Stain". Ça frappe, c'est dur, c'est cruel, mais voilà, c'est aussi ça, la littérature. Il publiera en octobre 2007 un roman qui signe la fin de Nathan Zuckerman, son alter ego de "American Pastoral", et qui s'intitulera "Exit Ghost", en écho au premier ouvrage mettant en scène Zuckerman, "The Ghost Writer".

"Extremely Loud and Incredibly Close", du prodige Jonathan Safran Foer, qui vient de paraître en version française, aussi. Christine Angot nous a donné un nouveau "Rendez-vous", décrié par à peu près tous ses détracteurs, mais qui reste, selon moi, un très beau livre pour tous ceux à qui l'écriture autobiographique ne donne pas l'urticaire. Puis "Lignes de Faille", de Nancy Huston, un récit très juste et acide sur le souvenir, la mémoire.

Ah, et une belle surprise, "Les perruches sont cuites", de Charles Bolduc. Parce que l'espace d'une centaine de pages, on a l'impression de retrouver "dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel", comme l'écrivait Artaud, outre les baises, outre les filles qui prennent la place des unes et des autres, outre l'alcool, la solitude, Charles Bolduc a cette manière d'écrire sur le reste, sur ce qui reste. Sur le départ des choses, des êtres, et de soi. Ses mots sont précieux. Voilà, donc. Il m'en manque, mais c'est promis, j'essaierai de combler cette ignorance des derniers mois et de me remettre intensivement à la lecture.

Je n'ai pas été très fidèle au poste, au mois de décembre, ni envers ce blog, ni envers plusieurs exigences. Voyez, j'imagine que c'était nécessaire : j'essaierai de faire mieux. Tiens, ça pourrait faire partie de mes résolutions...

Une nuit au bord du gouffre 20 novembre 2006 |

Je n'ai pas envie de parler de ce Salon du Livre de Montréal, de ce que j'ai fait, des gens que j'ai rencontrés, je souhaitais simplement partager ces mots écrits par Jonathan Littell dans "Le Monde des Livres" de vendredi dernier, au sujet de l'écriture des "Bienveillantes", de son succès et des prix littéraires qu'il a remportés :

"Quand on est dedans, on ne sait jamais si on y est vraiment. On peut être sûr de faire de la "littérature", mais, en fait, rester en deçà, tout comme on peut être rongé de doutes, alors que depuis bien longtemps déjà la littérature est là. Le texte d'un malade mental peut se révéler de la littérature, quand le texte d'un grand écrivain ne l'est pas, pour des raisons ambiguës et difficilement explicables. On est de toute façon dans le doute. On ne sait pas. (...) La notion d'espace littéraire évacue la notion de qualité. Un texte très mal écrit peut se révéler de la grande littérature, quand un autre, pourtant très bien écrit, n'est pas de la grande littérature. Il faut juger chaque livre en fonction de ses objectifs et ses exigences propres, et non par rapport aux autres livres. (...) Mon livre est contre lui-même, il travaille contre sa propre exigence, qu'il n'atteindra bien entendu jamais."

Plus loin :

"Un livre est une expérience. Un écrivain pose des questions en essayant d'avancer dans le noir. Non pas vers la lumière, mais en allant encore plus loin dans le noir, pour arriver dans un noir plus noir que le noir de départ."

Lucide, brillant, et dont le roman hante ma tablette, sans doute pour très peu de temps encore...

Hier, durant la nuit, évacuation de l'angoisse, des larmes, des tremblements, par une série de crises, de brisures et de déchirements, de tout ce qui m'habitait et que je n'ai pas réussi à canaliser au cours du week-end, de par ces rencontres avec des gens que je considère mille fois mieux que moi, sous tous les points de vue, y compris, et peut-être surtout, du point de vue littéraire (Charles B., Marie-Hélène P., Véronique M., Stéphane D., etc...), de par ce constant besoin de plaire et de ne pas décevoir, ridicule ambition qui ne sera jamais atteinte, de par ces échecs que je continue sans cesse de commettre : je me rends compte que je travaille justement "contre ma propre exigence", et qu'évidemment, je ne l'atteindrai "bien entendu jamais" - et ce dans tous les sens du terme.

Hier, durant la nuit, une nuit au bord du gouffre. Et une autre qui approche, dans quelques minutes, à l'instant même où je commettrai, une nouvelle fois, un texte comme celui-ci. À l'instant où j'éteindrai les lumières pour sombrer dans le noir le plus profond.

Opacité 16 novembre 2006 |


Journée grise, nuageuse, un peu de pluie, et quelques rayons de soleil, pour ne pas miner complètement le moral des troupes. Je monte le boulevard Saint-Laurent vers l'Ex-Centris pour voir "Babel", le nouveau film d'Alejandro González Iñárritu avec Brad Pitt et Cate Blanchett, à la séance de treize heures quarante. Détour chez un marchand de revues, puis sur Prince-Arthur, puis sur Hôtel-de-Ville, puis sur Rachel pour revenir au point de départ. Peu de gens dans la salle, c'est dingue comme ça fait du bien de voir un film en après-midi. Pour une fois, je me rends compte que j'affiche clairement cette médiocrité que je tente de ne pas rendre publique, toute cette laideur que je porte en moi et que je cache par des façons d'être, ou des mots, ou des phrases, ou des objets, ou des images de moi-même multipliées à l'infini pour donner l'illusion que je suis quelqu'un d'autre. "Les particules élémentaires" en bande annonce, ils ont tout misé sur le cul, ce qui veut dire qu'ils n'ont absolument rien compris au roman de Michel Houellebecq.

Puis, "Babel". "Babel", c'est ce monde dans lequel il est impossible de communiquer, et où pourtant les différents modes de communication n'ont jamais été aussi accessibles à tous. "Babel", c'est le cri d'une balle qui perce l'air dans le désert pour aller frapper une touriste américaine, une balle venue d'un fusil que deux enfants tiennent dans leurs mains comme s'il s'agissait d'un jouet. "Babel", c'est la parole désespérée d'une jeune adolescente sourde et muette qui se bat pour exister dans un Tokyo aux millions d'habitants eux-mêmes sourds à sa détresse. "Babel", c'est ce rêve d'une nouvelle vie pour une clandestine mexicaine, s'effondrant après seize ans d'existence américaine. "Babel", c'est tout ça, et c'est un film profondément humain, parce qu'il dépeint cette facette vulnérable, misérable, de nous-même que nous nous efforçons de ne pas trop faire paraître.

J'ai adoré cette froideur chez Cate Blanchett, cette lourdeur, le poids des larmes et des silences, chez cette jeune actrice japonaise, cette tentative d'oublier en allant ailleurs, jouée brillamment par Brad Pitt, pour une fois, ses cheveux gris assumés. Le scénario est, évidemment, comme pour "Amours chiennes" et "21 grammes", le pilier fondateur de ce casse-tête aux pièces complexes sur la mondialisation et les relations entre l'Orient et l'Occident, et la mise en scène méritait ce prix remporté lors du dernier Festival de Cannes, même si ces caméras tremblantes et ce mouvement continuel de plans accélérés, rapprochés, éloignés, distants, semblent être des éléments plutôt secondaires dans la réussite du film - l'interprétation des acteurs et la construction narrative sont beaucoup plus essentiels, à mon avis.

Je suis sorti assez rapidement de la salle, d'Ex-Centris, du boulevard Saint-Laurent, de tout ça. Comme par réflexe, j'ai ouvert le cellulaire, pour voir si j'avais reçu des messages, tout en dénouant les fils de mon iPod. Et puis je me suis rappellé cette scène, celle où cette jeune japonaise est nue, dans les bras de son père, après avoir tenté par tous les moyens d'accéder à une forme d'abandon sexuel, parce qu'elle est différente des autres et qu'elle ne correspond pas à la norme, parce qu'elle est marginale. Ou cette scène, lorsqu'elle entre dans une discothèque pour se rendre compte que ce n'est pas son monde, que tout ce bruit, que toutes ces lumières, tous ces gens qui semblent si beaux, ce n'est pas elle, rien ne lui ressemble. C'est alors que j'ai refermé le iPod, et le cellulaire, et je me suis mis à observer, en silence, les autres, ces autres, vous et moi, dans la rue, le métro, l'autobus, ces conversations de cette même infinie médiocrité, justement, et qui nous font penser que l'on est un peu moins seuls, alors que c'est le contraire. Qu'au fond, rien ne nous unit davantage que cet individualisme collectif, l'échec d'une société menée par la peur et l'incompréhension.

"Mais chéri, si tu peux arrêter pour prendre un truc à dîner (...)"

"Qu'est-ce que tu fous, moi je t'attends depuis (...)"

"J'en avais marre de lui, alors j'ai décidé de le laisser tomber pour plutôt envisager quelque chose avec l'autre, tu sais, (...)"

"Tu veux bien m'écouter une seconde ? (...)"

"Oui, je t'aime. Je t'aime, tu m'entends ? Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus ? (...)"

"Rappelle-moi plus tard, je suis occupé en ce moment (...)"

"Rappelle-moi (...)"

"Rappelle-moi (...)"

Répondeur.

Sonnerie.

Répondeur.

"Rappelle-moi (...)"

Un type qui gueule.

Répondeur.

Sonnerie.

J'ai fermé les yeux juste à temps.

Godspeed 13 novembre 2006 |



Approximativement 20h. J'enlève les vêtements. Je m'endors. Avec Godspeed You! Black Emperor comme fond sonore, et je me réveille, vers 21h30, avec cette bizarre impression d'être en léthargie totale, comme en dehors de tout, de ne jamais avoir fait réellement partie de quoi que ce soit. Un engourdissement de tous mes muscles, de tous mes membres, jusqu'à la pensée qui fige, cristalline, pour tenter d'oublier et de cicatriser les blessures. "Et pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie apaisée, comme si le monde enfin marquait une pause." - Marie Nimier, "La Reine du Silence".


Seul, un vendredi vers minuit, avec un alcool fort 11 novembre 2006 |

Faire la paix avec les fantômes 31 octobre 2006 |

C'est en lisant Véronique Marcotte, en laissant un commentaire sur son blog au sujet de l'écriture, que je me suis dit qu'il était temps d'écrire, qu'il était temps de cesser de peser chacun de mes mots, continuellement, jusqu'à l'obsession, mais plutôt tout relâcher, larguer les amarres, les laisser partir au large et accepter, simplement, leur vie autonome. Je les mâche depuis plusieurs jours, ils macèrent dans ma gueule, ces mots que je tente de formuler sur le dernier Sofia Coppola, "Marie-Antoinette", que j'ai beaucoup aimé (et ce malgré la critique - Kirsten Dunst est absolument divine, et c'est dingue à quel point elle éblouit, cette Marie-Antoinette, jeune, naïve, et grave, profonde, en même temps), sur cette étrange soirée aux Trois petits bouchons, sur Saint-denis, un nouveau restaurant assez sympathique, tout seul, à prendre une place au bar parce que tout est réservé, à tenter sans grand succès de me rendre ivre et de croire que je n'existe pas. J'aimerais parler de ces films vus au Festival du Nouveau Cinéma, de "Flandres" de Bruno Dumont qui m'a énormément marqué, par son abjection totale mais nécessaire, de "Red Road", de "Grbavica", de "The Boss of it All". J'aimerais mentionner le fait qu'un livre auquel j'ai vaguement collaboré vient d'être publié, il s'appelle "Paraffine", c'est très peu, mais j'ai écrit la préface, et ça me fait plaisir de le retrouver, de voir que le projet amoureux d'un photographe s'est enfin réalisé, et que j'ai pu y contribuer.

Vendredi dernier, il y a déjà une semaine donc, je suis allé au Théâtre du Nouveau Monde, pour voir "Incendies" de Wajdi Mouawad que je souhaitais voir depuis un bon bout de temps déjà. Je ne vais pas très souvent au théâtre, la dernière fois c'était pour "Le Projet Andersen" de Robert Lepage, je crois, en mai dernier. Et je m'attendais à tout sauf ça. J'en suis ressorti complètement assommé, déstabilisé, je ne sais pas comment je suis arrivé à mettre un pied devant l'autre. J'en parle encore et j'ai des frissons, je ne sais trop comment décrire ce que j'ai ressenti avec exactitude, j'imagine qu'il faut voir, qu'il faut entendre, tout ça, pour comprendre. Le poids m'est tombé dessus, et je n'ai pas pu faire autrement que de m'effondrer devant tant de grâce, parce que c'était la seule chose possible à faire. La seule solution qui m'est apparue potable.

C'est l'histoire d'une mère silencieuse qui, lorsqu'elle meurt, laisse en héritage à ses deux enfants deux lettres destinées à leur père et à un frère dont ils n'ont jamais connu l'existence. Jeanne et Simon doivent alors entreprendre une quête à la recherche de leurs origines pour découvrir ces deux êtres, même si la vérité est en fait un brasier impossible à éteindre, un brasier qui finira par les brûler tout comme il a brûlé leur mère. "Incendies", c'est la combustion des souvenirs, des mensonges, de la colère, de la haine, de la guerre, de la violence, de la rédemption, et, plus que tout, de l'amour.

La beauté de l'écriture de Mouawad est accentuée par l'interprétation magistrale des acteurs de la pièce, de chacun d'eux, d'Andrée Lachapelle à Éric Bernier, en passant par Marie-Claude Langlois et Isabelle Leblanc. Et puis la mise en scène, dont certaines images resteront à jamais gravées dans ma mémoire ; un arroseur qui se transforme en arme crachant tantôt de l'eau sur une pelouse de banlieue, tantôt le sang de victimes d'un carnage dans un autobus, une mitraillette au passé encombré de cadavres, pour chanter "Roxane" ou "Daddy Cool". Ça m'a fait l'effet du film "Elephant", de Gus Van Sant, ou de "Dogville", de Lars von Trier, comme le vrombissement d'un avion emplit les oreilles d'un bourdonnement sourd juste avant le décollage, comme s'il ne cessait de s'accentuer, jusqu'à vous rendre vous-même complètement absent du reste du monde.

Le lendemain, dîner avec une amie, juste avant je passe à la Librairie Gallimard pour acheter "Incendies" parce que j'ai besoin des mots de Wajdi Mouawad pour me raccrocher à ce bourdonnement sourd, pour ne pas le perdre, parce que parfois le sentiment d'une pièce de théâtre disparaît au bout de quelques mois, et cette fois-ci je veux le garder, je veux que soit gravé ce moment dans ma mémoire. Je vois X., nous sommes seuls, nous échangeons quelques mots sur "Extrêmement fort et incroyablement près" de Jonathan Safran Foer, je dis, "j'ai beaucoup aimé ce livre", X. répond, "je t'en reparlerai", ça me fait sourire, ça me fait plaisir mais je sais que tout ça est faux et je m'en moque, à vrai dire, de la fausseté, pour l'instant j'y crois et c'est tout ce qui compte, en attendant de retomber, comme à chaque fois. En me rendant Chez Lévêque pour le déjeuner, en métro, je relis des passages, je ne peux faire autrement que de les lire et les relire continuellement, comme ça, parce que.

"À présent, il faut réapprendre à avaler sa salive. C'est un geste parfois très courageux. Avaler sa salive. À présent, il faut reconstruire l'histoire. L'histoire est en miettes. Doucement, consoler chaque morceau. Doucement, guérir chaque souvenir. Doucement, bercer chaque image."

Et aussi :

"Maintenant que nous sommes tous ensemble, ça va mieux, il a répondu, et je suis tombée par terre, plus bas encore, au creux même de l'océan, c'est-à-dire au fond, au plus profond de mes larmes de bonheur."

Un détour à Cinémania, ensuite, au Cinéma l'Impérial, pour revoir "Trois Couleurs - Bleu", de Krzysztof Kieślowski, avec Juliette Binoche. La première fois que je l'ai vu, ce film, je me rappelle, je devais avoir sept ou huit ans, et j'ai été traumatisé par la scène de l'accident de voiture, où Julie, le personnage principal, perd son mari, illustre compositeur, et leur petite fille. Ma mère avait acheté la bande sonore, avec ce morceau inachevé pour "l'Unification de l'Europe"' et ce choeur qui parle d'amour, et j'étais incapable d'écouter, je paniquais, parce que ça me rappelait continuellement cet accident, l'automobile disloquée contre un arbre, ce sentiment absolu de perte, d'un déséquilibre profond et d'un amour vidé de ses entrailles. Aujourd'hui, j'ai beaucoup aimé le film, pour ces mêmes raisons qui m'empêchaient de le voir lorsque j'étais plus jeune. Des scènes d'une violence que l'on s'impose, ces médicaments qu'elle gobe calmement pour en finir, puis qu'elle finit par recracher parce qu'elle en est incapable, ce sang qui coule des jointures lorsqu'elle glisse ses mains le long des parois rocheuses. En sortant du cinéma, juste avant de revenir, je me suis arrêté sur l'esplanade vide de la Place-des-Arts, c'était sombre et il y avait uniquement ce rayon de lumière de la Place Ville-Marie, la neige tombait lentement, elle perlait les rives gelées des fontaines arrêtées, figées dans le temps tout près des immenses fenêtres des salles Wilfrid-Pelletier et Maisonneuve. J'ai mis un peu de musique, Air, la bande sonore de "Virgin Suicides", j'ai senti une larme, et je me suis dépêché à prendre le métro, c'est fou ce que les fantômes peuvent vous émouvoir, parfois, autant ceux d'une pièce de théâtre, d'un film, et les vôtres, aussi, vos propres fantômes.

Il y a quelques jours, l'envie de reparler à M., ça fait si longtemps, c'est si lointain, cette histoire, je ne sais même plus pourquoi tout s'est soudainement brisé, d'où provient la cassure, je sais qu'elle est profonde, mais voilà, ce soir-là j'avais envie de parler à M. et de savoir comment vont les choses, quoi de neuf, le genre de trucs que l'on se dit après des années de silence, une fois de temps en temps, comme ça, presque par obligation de ne pas mutuellement s'oublier. M. parle de la nouvelle vie, du départ pour Toronto, du retour à Montréal, de sa situation amoureuse, du boulot, de son passe-temps de photographe. Je suis là à écouter, et ça me touche, tout ça, M. me demande, et toi, de manière générale, comment tu vas, et je réponds bien, très bien, très bien ? oui, très bien, vraiment, mais non, mais si, je te dis, mais non, mais non, tu n'as pas changé, tu ne peux pas avoir changé comme ça, ce n'est pas toi, tu ne vas pas très bien, et tu dis le contraire, faut se méfier quand tu dis des trucs comme ça, ça me fait sourire.

J'ai envie de m'acheter un nouveau portable.

J'ai envie d'en finir avec ce foutu manuscrit.

J'écoute Duchess Says, CSS, Numéro#, et aussi Charlotte Gainsbourg, bien sûr, "5:55".

J'essaie de lire trop de choses, ça alterne du dernier Alain Fleischer à Antonin Artaud en Quarto (une phrase parmi tant d'autres, toutes magnifiques, que l'on ne peut extraire sans perdre l'âme de cet écrivain fou et génial,

"Savez-vous ce que c'est que la sensibilité suspendue, cette espèce de vitalité terrifique et scindée en deux, ce point de cohésion nécessaire auquel l'être ne se hausse plus, ce lieu menaçant, terrassant."

), en passant par Mélikah Abdelmoumen, Alice Ferney, Jonathan Littell (ses "Bienveillantes" ont eu le Goncourt, tiens), Alan Hollinghurst (dont tout le monde m'a parlé avec le plus grand bien de "La ligne de beauté"), et un vieux Roland Barthes trouvé dans une librairie de livres usagés.

Je devrais voir "Babel" bientôt, pourquoi pas demain, tiens, je ne sais pas. Ou alors aller à la Boîte Noire, m'acheter un film pas très cher, l'écouter durant la nuit.

Rencontrer d'autres êtres humains.

Répondre aux demandes.

Répondre aux attentes.

Tenter d'être mieux, toujours mieux.

Note : ne plus jamais être seul.

Et c'est à ce moment-là que l'univers tout entier éclate en mille morceaux.

Et merde.

Plan de match 22 octobre 2006 |



"Flandres"
Présentation spéciale
Bruno Dumont | France | 2006
91 min. | Couleur / 35mm | Français - Grand Prix, Festival de Cannes 2006

> Le jeudi 26 octobre, 19h, à l'Ex-Centris (salle Cassavetes), séance 198

"Red Road"
Sélection internationale
Andrea Arnold | Royaume-Uni, Danemark | 2006
113 min. | Couleur / 35mm | Anglais (s.t. anglais) - Prix du Jury, Festival de Cannes 2006

> Le vendredi 27 octobre, 21h, à l'Ex-Centris (salle Cassavetes), séance 227

"Grbavica"
Sélection internationale
Jasmila Zbanic | Autriche, Bosnie-Herzégovine, Allemagne, Croatie | 2006
90 min. | Couleur / 35mm | Serbo-croate (s.t. anglais) - Ours d'Or, Berlinale 2006

> Le samedi 28 octobre, 17h, à l'Ex-Centris (salle Cassavetes), séance 241

"The Boss of it All"
Présentation spéciale
Lars von Trier | Danemark | 2006
96 min. | Couleur / 35mm | Danois (s.t anglais)

> Le samedi 28 octobre, 19h30, à l'Impérial, séance 247

Infos : www.nouveaucinema.ca
Du 18 au 28 octobre 2006

À froid 15 octobre 2006 |


Je suis extrêmement déçu de ne pas retrouver le dernier ouvrage de Christine Angot, "Rendez-vous", parmi la sélection du Prix Goncourt. Il me semble que s'il y a bien un ouvrage à retenir de cette rentrée littéraire, c'est bien celui-là, qui provoque les réactions les plus extrêmes, aussi bien négatives que positives. J'en ai déjà parlé ici, et vous vous rendrez compte, si vous lisez, que ce n'était pas une critique écrite avec le recul nécessaire. Je sais le reconnaître, durant la lecture, je n'étais pas très objectif, et de là ce texte aux antipodes d'une véritable analyse littéraire. Malheureusement ou heureusement, ça dépend du point de vue. Avant je me sentais mal d'avoir écrit ça, mal par rapport à Nicolas ou à Xavier de "P45", de publier une critique qui n'en est pas une, par rapport aux lecteurs qui auraient pu s'attendre, sans doute, à y trouver une substance quelconque sur le roman en tant que tel.

Le temps, les semaines s'accumulant, mon souvenir à vif de J. commençant lentement à s'effacer et les cicatrices se formant, sans disparaître, mais du moins, étant amoindries, je me suis mis à accepter le texte. À me l'avouer, à me dire, voilà, c'était nécessaire, ce texte, ça avait une importance, une valeur, une signification. Ce n'était pas rien. Pour les autres peut-être, pour toi, non. Et c'est bien comme ça. Ça arrive.

J'ai repris le manuscrit de "Rendez-vous" pour en relire des passages, essayer de comprendre comment j'avais pu me laisser berner à ce point par ce que je vivais pour m'engloutir dans un roman, alors que tant de critiques le démolissaient brutalement. Et c'est alors que j'ai compris que "Rendez-vous" était vraiment magnifique. Je le dis, je le répète, je prendrai sa défense autant de fois qu'il le faudra, il s'agit de son plus beau roman, d'une oeuvre éblouissante de vérité, crue et lucide, douloureuse, bouleversante.

(Cela m'amène à une autre question que je me suis posée tout au long de ma relation avec J., et surtout après, c'est-à-dire, comment peut-on vivre au sein d'un couple si l'on croit soi-même à un amour si extrême, si excessif, qu'il morcelle l'être en de multiples fragments au point de vous réduire vous-même en rien du tout ? L'amour et la sensation de néant sont-ils intrinsèquement liés, ou est-il impossible de vivre les deux états "en même temps" ? C'est ce genre de questions que l'on se pose après, avec une petite distance qui semble considérable, lorsqu'on sent le sentiment d'amour éloigné suffisament pour l'observer d'un oeil clinique.)

Peut-être avez-vous entendu René Homier-Roy à la Première Chaîne de Radio-Canada, dire, il y a de cela un mois déjà, ces phrases sur "Rendez-vous" : "Un bouquin insupportable. Elle écrit toujours le même livre, qui pourrait s'intituler "Moi". (...) Si vous persistez à le lire, vous allez devenir fou. C'est tout le temps la même niaiserie, la même absence totale d'intérêt. Ce n'est même pas un bouquin. La littérature, c'est pas ça. L'écriture, c'est pas ça. C'est pas ça ! Il faut raconter une histoire, il faut avoir réfléchi... N'importe quoi d'autre ! (...) C'est publié chez Flammarion... Je ne sais pas qui c'est, chez Flammarion, qui a décidé de publier ça, elle change d'éditeur à peu près à chaque saison de toute façon. C'est une niaiserie, bref." Ou encore, plus récemment, Brigitte Haentjens, invitée à en parler à l'émission de Christiane Charette, dire que c'était un "roman de gare, pornographique", avec toujours ce commentaire, net et définitif, "ce n'est pas de la littérature".

Mais qu'est-ce que la littérature ? Comment arrive-t-on à la remettre en question ? Comment la définir ? Je pourrais faire l'intellectuel, l'universitaire qui divise, ceci est bon, ceci est mauvais, dire Hubert Aquin c'est génial, mais Réjean Ducharme c'est minable. Dan Brown ce n'est rien, Patrick Modiano c'est tout. Mais je n'en ai pas envie. Je n'ai pas envie de donner mon opinion sur le dernier Mary Higgins Clark, puisqu'elle serait forcément négative, et mon texte n'intéresserait pas ceux et celles qui la lisent et qui l'aiment. Je ne me sens pas concerné par Mary Higgins Clark, alors je n'en parle pas.

Ceux qui ont lu le mauvais côté d'Angot devraient aussi lire le bon, on y trouve des choses intéressantes. Et ça permet de faire un parallèle. Josyane Savigneau et son très beau billet dans "Le Monde", il y a de cela quelques semaines. Louis-Bernard Robitaille dans "La Presse", qui s'entretient avec elle. Philippe Sollers dans "Le Nouvel Observateur" (oui, bon, ça c'est pour ceux qui aiment Philippe Sollers, et c'est une autre histoire qui nous ramène à l'éternelle question de goût personnel...). Le dossier spécial qui lui est consacré sur le site d'Art Press, le numéro 326. La chronique de Jacques Henric est un peu décevante (on dirait qu'il ne prend pas position, qu'il aime, puis ensuite qu'il n'aime plus, sa critique semble plutôt fade) mais son entretien avec elle du temps de la publication de "Pourquoi le Brésil ?" révèle un écrivain qui a quelque chose à dire, qui sait constamment parler de son travail avec une certaine distance.

+ + +

Christine Angot, les détracteurs. Les détracteurs. Les détracteurs et moi. Christine Angot et les autres. Les autres. Les autres et moi. J'ai pris connaissance, il y a de cela quelques semaines, de ceux qui ne m'aiment pas. Je l'ai constaté, à divers endroits, des gens qui m'accusent, qui tentent de me choquer, de me faire du mal, quelque chose comme ça. Je lis les reproches qu'on me fait, j'essaie de voir si ça m'émeut. Je ne sais pas pourquoi, maintenant, tout ce qui reste, c'est de l'indifférence. Je crois que j'ai perdu trop de temps à me battre contre le monde entier. Maintenant je ferme les yeux, je les rouvre et j'avance, je m'en fous un peu, du reste. Qui m'aime me suive, je ne sais pas, ça pourrait ressembler à ça. Mais encore là, pas exactement. Ce n'est plus une histoire d'amour. Il n'y a plus de réelle histoire d'amour possible entre moi et les autres.

Je ne me sens pas le désir de parler de tout ce que je pense, de tout ce que je vis avec l'impression que c'est vraiment valable. Tout ce que vous lisez, ici, ou ailleurs, de moi, ça n'a absolument aucune valeur. Ce n'est rien. Ça peut vous toucher, ou non, mais ce n'est rien. Et ça me suffit. Vous m'aimez, lisez, vous ne m'aimez pas, vous pouvez aller voir ailleurs, vous pouvez me détester, me haïr, maintenant, je pense que ça ne m'atteint plus. C'est aussi bien comme ça, les avis de tous sont tous valides, ou le contraire.

À froid, je me sens froid, aujourd'hui. Froid comme tous ces gens au lancement d'Urbania, vendredi soir dernier, où la distance s'est rapidement installée parce que je ne me suis pas reconnu parmi tous ces gens, toutes ces belles personnes au physique parfait, qui n'ont pratiquement aucun problème psychologique, conjugal, financier ou familial, qui s'embrassent et rient, qui savent que la soirée finira bien, de toute façon, et qui noient tout dans des litres de Boris Cool, on se croirait dans un roman de Bret Easton Ellis, avec toute cette perfection qui empeste la fausseté. C'est là, à ce moment-là précis, que je me suis rendu compte que j'étais si loin de ça. Que je serais toujours loin des autres.

J'ai fait la rencontre de quelques personnes, heureusement, ça a sauvé les choses, avec Myriam R., j'ai vu Violaine D., que j'ai trouvé lumineuse, irradiante, Vanessa Q., Patrick B., Edouard H., Philippe L., Judith L., j'ai failli parler à Valérie F., trop tard, elle part, enfin, des gens qui m'ont fait un peu oublier, l'espace d'un moment, que je n'étais pas à ma place et que je n'y serai jamais. J. n'y était pas, évidemment, je pense que c'était mieux comme ça, en fin de compte.

À froid. Comme sur le boulevard Saint-Laurent, vendredi soir, après une visite à la Librairie Gallimard où j'étais trop gêné pour dire quoi que ce soit, où la peur et la honte m'ont envahi, parce que ça fait depuis des dizaines de fois que j'y vais et que j'aimerais donner ce mot à une personne, avec mes coordonnées, dire "voilà, tu me plais, si tu as envie qu'on se revoit, j'aimerais, enfin, tu sais, peut-être prendre un verre ou un café" un truc du genre, mais je ne veux pas, je ne me sens pas à la hauteur. À froid. Comme hier, dans une salle de spectacle de fin fond de banlieue montréalaise, où, au beau milieu d'un spectacle d'Ariane Moffatt, j'ai décidé de me lever pour aller près de la scène et danser pour oublier le reste, sans me soucier de ce que les gens diraient, pourraient penser, tu as vu ce qu'il fait, qu'est-ce qui lui prend, non, sans ça. À froid. Comme sur le chemin de retour d'un dîner avec N. au Byblos sur Laurier Est, après un kir et de l'agneau, parce que je trouvais que j'avais été nul à chier, encore, à parler trop fort, à sembler être quelqu'un que je ne suis pas. À froid. Comme en ce moment, en écoutant Emiliana Torrini et Joanna Newsom, en tentant d'écrire sans trop y arriver. "We sailed away on a winter's day, with fate as malleable as clay ; but ships are fallible, I say, and the nautical, like all things, fades". Une petite voix, frêle, un bruit de harpe, et c'est magnifique.

Froid.

Comme si j'étais au Pôle Nord.

Urbania, vendredi prochain 07 octobre 2006 |


Lancement du prochain numéro d'Urbania, sur la folie, le vendredi 13 octobre au Centre Fractal, rue Clark, près du métro De Castelneau. Pour dix dollars, la chance d'avoir un magazine, deux bières et plusieurs nouveaux amis. Vous y serez ?

Au milieu du monde + NOUKNOUK 29 septembre 2006 |

Une première série de collaborations avec Roxana Brongo, artiste, designer et photographe. Ses créations, et mes mots. À suivre...



Personnages : d’un côté, le médecin, de l’autre, le patient. Le médecin est debout, il a quelque chose à la main, il prend des notes. Le patient dort, il est dans ce que le médecin notera comme étant un « état physiologique normal ». Pour le patient, c’est un apaisement, une délivrance. Le médecin note, suspension totale de la conscience du patient indiquant le sommeil. Les drogues et les médicaments administrés semblent l’assommer et l’obliger à dormir, (il ne termine pas sa phrase, regarde l’heure affichée sur sa montre, puis sur l’horloge de la chambre d’hôpital, pour s’assurer qu’il a la bonne, ensuite il reprend) une quinzaine d’heures par jour. Le carnet du médecin se remplit, les mots et les descriptions s’accumulent, état névropathique, état névropathologique, sommeil polyphasique, alternance d’éveils entre l’inconscience. Dépression anaclitique, séparation d’avec la mère - c’est tout ce qu’il connaît du patient, qu’il a perdu sa mère à l’âge de onze ans - résistance à tout contact humain. Un autre médecin a noté : il n’a jamais adressé un mot à qui que ce soit. Peut-être est-il en train de rêver. Rêver à quoi ? Rêver, la forme commode d’expression spontanée, la manière d’exprimer des états complexes de façon conceptualisée, selon Freud, se souvient le médecin, mais à quoi peut-il bien rêver, le patient, à quoi peut-il bien songer. Pourquoi, comment, personne ne sait, personne n’y a accès, personne ne saura jamais. Le médecin calcule. Dans quelques minutes, les infirmières viendront le chercher. Morphine, antidépresseurs. La folie n’est jamais douce, se dit le médecin. Il referme le carnet, le pose sur la table de chevet, quitte la pièce. Le patient ne se réveillera sans doute pas, ils l’emporteront, loin d’ici. Il sera déposé six pieds sous terre, et personne n’en entendra plus parler. Une erreur du médecin. La dose était trop forte.

Bohème je t'aime 27 septembre 2006 |


Elle démolit son ex sur "Smile". Elle envoie promener les garçons qui l'emmerdent. Elle nous emmène avec elle faire une balade à Londres en vélo. Elle encourage son frère à faire quelque chose de sa vie et à arrêter de prendre autant de drogue. Avec elle, tout est joli, même si ce ne l'est pas vraiment. On le sait, mais ça fait plaisir de le croire, parfois. L'automne est arrivé, c'est vrai, écouter des trucs un peu trop heureux, ce n'est pas tellement mon genre, mais voilà, Nicolas m'a initié, et depuis, je n'arrive pas à m'en passer. Lily Allen, je t'aime. "Alright, Still", à vous procurer de toute urgence. "Sun is in the sky, oh why, oh why, would I wanna be anywhere else?"

Chercher l'humanité ailleurs 09 septembre 2006 |


Il y a de ces films qui vous bousculent et qui, sans que vous sachiez vraiment pourquoi, viennent vous chercher et vous émouvoir à un point tel que le silence s'impose, ensuite. C'était le cas du film de Gus Van Sant, "Elephant", et de celui de Lars Von Trier, "Dogville". Et c'est aussi le cas de "The Secret Life of Words", que l'on pourrait traduire maladroitement par "La vie secrète des mots", un titre révélateur du contenu mais dont l'objectif commercial semble un peu absent (on dirait plutôt un documentaire ennuyant sur un bibliothécaire français de province).

Comment résumer, expliquer ? C'est difficile. C'est l'histoire d'une jeune femme presque sourde, qui décide de partir parce qu'on la force, là où elle travaille, à prendre des vacances. On devine rapidement que c'est parce qu'elle ne cadre pas, elle semble en retrait, distante, parce qu'elle est différente et un peu antisociale. Elle fait la rencontre d'un homme, dans un bistro, qui cherche une infirmière pour prendre soin d'un grave malade, brûlé sur une plateforme pétrolière - réminescence ici du génial "Breaking the Waves" de Von Trier, tout aussi perturbant, mais néanmoins différent. Le brûlé, joué par Tim Robbins, apprend à vivre avec la jeune fille, magnifiquement interprétée par Sarah Polley (elle avait, auparavant, tenu le rôle principal du superbe film "My Life Without Me", premier long métrage d'Isabel Coixet qui signe avec "The Secret Life of Words" son retour à la mise en scène pour un deuxième film).

Et c'est après plusieurs images que l'on se rend compte du poids lourd que suggère ce scénario presque banal, ordinaire. Les mots tombent, les paroles se détachent, lentement, et la force de la mémoire, du souvenir, vient nous hanter subitement. C'est un film profond et douloureux. Un film dans lequel j'ai eu peur, dans lequel j'ai eu envie de pleurer, à un certain moment, d'abord de tristesse, ensuite de colère, dans lequel j'ai senti toute la médiocrité de l'être humain me resurgir en plein visage, à travers le regard d'êtres qui n'en finissent plus de ressasser un passé émietté, déconstruit, brisé par la souffrance. L'humanité me dégoûte. L'humanité me fait vraiment chier, quand je regarde ça, elle me donne envie de vomir de rage, de honte, de culpabilité et de désespoir. Ces ridicules tribunaux internationaux de La Haye ou d'ailleurs, qui ne servent à rien d'autre qu'à accumuler des papiers, parce que les véritables criminels de guerre du Rwanda ou de la Serbie courent toujours, retournent habiter auprès des familles qu'ils ont si habilement violés et tués. Ces alliances et ces promesses de reconstruire un Liban qui fait d'abord la une des journaux, et dont on n'entend ensuite plus du tout parler, parce que ça ne fait plus vendre, parce que c'est sale, de parler de ça, de parler de la mort des autres. C'est lointain, on s'y intéresse d'abord, ensuite on essaie de ne plus trop s'en préoccuper.

Oui, elle est vraiment minable et dégueulasse cette humanité, je me demande si un jour, je réussirai à passer à travers. Nous sommes si fragiles, si faibles. Si humains. C'est peut-être ça, le plus tragique, au fond.

> "The Secret Life of Words", d'Isabel Coixet. Avec Sarah Polley, Tim Robbins.

Vivement l'automne 28 août 2006 |


Elle est entrée dans ma tête immédiatement, dès la première écoute. Je ne sais pas. Les paroles, la voix du chanteur, les sons épars, c'est un peu confus, éclaté, pour mettre une image sur ça, je dirais que ça ressemble à un désordre mental, comme si les choses n'arrivaient pas à se placer d'elles-mêmes. Une migraine, un mal de tête, un mal de coeur, justement. "Nausea", de Beck, morceau extrait de son prochain album, "The Information", à paraître en octobre. L'une des belles raisons pour lesquelles on a hâte à l'automne.

Et il y a aussi le fils de John et de Yoko, Sean Lennon, et son nouveau disque, "Friendly Fire". Une bande-annonce ici. Une bande-annonce pour un CD ? Oui, je sais, il se prend peut-être un peu trop au sérieux, on imagine déjà le budget pour quelques minutes, comme la pub de Chanel avec Nicole Kidman, tant d'argent pour... ça. Mais c'est joli, alors on écoute, on regarde, et on attend impatiemment la suite.

Amorphe et atrophié 27 août 2006 |

Pas le temps de répondre à tous les courriels. À toutes les demandes. Pas le temps de tout faire. Ni la force. Ni le courage. Non, ça ne va pas. Pas du tout, même. À défaut de répéter des trucs déjà écrits, je préfère le silence. Ça passera. Des projections extérieures gratuites au Festival des Films du Monde. "À bout de souffle", "In the mood for love". Osheaga, bientôt. De beaux projets pour l'automne. Et malgré ça, non, j'ai mal, partout, et nulle part, aussi, amorphe et atrophié, comme si les multiples blessures, au lieu de me faire souffrir, me rendaient simplement plus calme. Injection léthale, morphine, etc. Les choses que l'on prend pour faire passer la douleur. Voilà.

J'ai activé la modération des commentaires. Trop de spams. Ne vous étonnez donc pas s'il y a un délai dans l'affichage de vos messages.

à propos de daviel lazure vieira au milieu du monde - et de son auteur

Daviel Lazure Vieira est journaliste et rédacteur. Il a travaillé, entre autres, pour le web-magazine P45, la revue littéraire Entre les lignes, en plus de collaborer à de nombreux médias, dont Urbania, Plaisirs de Vivre, la Première Chaîne de Radio-Canada et enRoute. "Daviel Lazure Vieira au milieu du monde", ce sont des réflexions naïves et sensibles sur l'art, la société, la musique, les livres, le cinéma, la politique, c'est un espace où communiquer des idées, où partager des découvertes, et aussi, accessoirement, où s'interroger sur le sens de son existence. Il vit à Montréal, au Canada. Pour accéder à son profil, cliquez ici. Pour voir ses photos, cliquez ici. Pour le reste, cliquez ici.

Trucs intéressants. L'album de Justice. La rue Laurier et le Mile End. La Quincaillerie et ses employés surnaturels. Mon futur nouveau MacBook Pro. Oldgold, sur l'Avenue Mont-Royal. "No One Belongs Here More Than You", de Miranda July.

Gens épatants. Alex's [insert clever name], Alice, Annie, Biscuit Vio, Le blogeneviève, Burp, Catherine, plus futile et bilingue que jamais, Caro Things, La célibataire urbaine, Célinie, Chble, Chloé Delaume, Chroniques Blondes, Darnziak, Doprano, Ed. Hardcore, Émilie, jeune et jolie, Éric Simard, Et moi plus, Fanny Ardente feu Natasha, Feloshiva, Frederic Rappaz, Frenz, ma seule et unique, Funny time of year, Guylaine Couture, Gwenaëlle, Hippopocampe, L'insomniaque, Janou-Ève, Je Me Moi, Julien Smith, Kafkadan, Luce Beaulieu, Mad World, Marc-André Brouillard, Marie-Chantale Turgeon, Marie-Noëlle, Mélanie Baillairgé, Méandres sur papier virtuel, Meth, Michel Houellebecq, Les Moquettes Coquettes, Nelly Arcan, Nicolas Langelier, Nitram, Pat White, Patrick's "i never nu/knew", Patrick Brisebois, Philippe Beaudoin, Rock'n'Doudou, Rosalie de l'Oeil, Roxana Brongo, Sébastien, Sombres Mots, Sounds Like Fun, Stéphane Dompierre, Steve Proulx, Tchendoh, TMcG, Tommy Doyle, Vero.b, Véronique Desrosiers' "Brun Birdy", Véronique Marcotte, Les Vieux Garçons, La ville s'endormait.