De chair et de sang 03 octobre 2007 |


Toutes les histoires d'amour finissent mal, me disais-je en allant à la Boîte Noire, un soir après le travail, peut-être sans deviner tout de suite qu'il y en a qui sont foncièrement plus sombres que d'autres. C'est sans doute le cas de la relation qui unit Erika Kohut, professeur de piano à Vienne, fille d'une mère possessive et tyrannique, à Walter Klemmer, l'un de ses élèves qui s'est mis en tête de la séduire. À partir du très controversé roman de l'Autrichienne Elfriede Jelinek (qui a remporté le Prix Nobel de Littérature, il y a trois ans), "La Pianiste", le non moins controversé réalisateur de "Benny's Video", "Funny Games" et plus récemment de "Caché", Michael Haneke, a décidé d'en faire un film.
Honnêtement, je ne savais pas trop à quoi m'attendre, et j'avais peur, en quelque sorte. Un film de Michael Haneke n'est pas une partie de plaisir, et les coeurs sensibles sont mieux de bien s'accrocher avant d'entrer dans son univers sous tension permanente, glauque et glacial. J'ai entendu tellement d'histoires à propos de "La Pianiste" - aussi bien au sujet du livre que de son adaptation au grand écran, d'ailleurs - que j'ai longtemps hésité avant de le voir. Il faut d'abord mettre une chose au clair ; il ne s'agit pas du film voyeur et pervers que tant de gens ont décrié. Il est impossible d'éviter de voir l'écran sur lequel joue un film porno pendant qu'Erika hume le sperme d'un mouchoir (ça semble déjà assez crade comme ça, je sais), mais Haneke se fait plutôt discret au niveau de la mise en scène, refusant, par exemple, de nous montrer les détails de l'auto-mutilation du sexe d'Erika dans le bain, préférant s'en tenir à une invisible coulée de sang, puis à l'eau rougie d'un robinet qu'elle ouvre pour tout nettoyer. Les scènes les plus troublantes le sont autrement : ce sont celles où l'on voit le visage d'Erika, et où, au détour d'un air de piano, elle semble faillir, devenir humaine, même en s'empêchant de faire couler quelques larmes - il est impossible de décrire l'effet provoqué par l'interprétation d'Isabelle Huppert.
Je ne sais pas comment décrire avec exactitude la manière dont "La Pianiste" m'a bouleversé ; ce n'est pas comme "Dogville", ni comme "Elephant, où le choc, brutal, venait sur le coup ou immédiatement après la projection. Non, le choc de "La Pianiste" m'est venu beaucoup plus tard ; il m'est venu du fait que je n'avais ressenti justement aucun choc. Ce choc, c'était de réaliser que ces blessures qu'elle s'inflige, surtout sur le plan émotif et psychologique, ne sont pas choquantes parce que ce sont des blessures que l'on pourrait soi-même s'infliger. Et qu'il était normal d'entendre quelque chose comme "je n'ai aucun sentiment, et quand bien même j'en aurais, jamais ils ne triompheront de mon intelligence", ou bien "toute ma vie, j'ai voulu recevoir des coups", parce que ce genre de phrases, on se les répète continuellement, d'une manière ou d'une autre. Dans le film, Haneke mise sur les polarités, les extrêmes, et c'est particulièrement révélateur sur le plan sonore; le film alterne entre des scènes de musique classique, d'une beauté sublime, mais à la fois ambiguë, et les silences, lourds, pesants et graves.
C'est un film sur les failles : ces entailles d'une lame plongée au coeur de la chair pour faire jaillir le sang, ou les bleus provoqués par les coups-de-poing sont les témoins visibles des restes d'une âme jetée aux oubliettes, d'un corps supprimé, annihilé, et de la puissante volonté d'autodestruction d'une femme dont la souffrance et la mort apparaissent comme l'unique salut envisageable à l'être humain.
Pour ceux que ça intéresse, un nouveau film de Michael Haneke sera prochainement sur nos écrans. Il s'agit d'un remake américain de "Funny Games", avec Naomi Watts, Michael Pitt et Tim Roth, dans lequel le réalisateur reprend l'histoire du film original qui avait soulevé énormément de controverse au Festival de Cannes - une famille est prise en otage par deux intrus, mais évidemment, à la manière de Haneke, c'est très différent de tous ces clichés éculés de films d'horreur.
Oh, et puis qu'est-ce qui se passe avec moi, au juste ? Pas grand-chose. Je me suis remis à écrire, et j'essaie de penser à tout plein de trucs, au nouvel album de Radiohead, au Festival du Nouveau Cinéma, au dernier Philip Roth. Le capitalisme sauvage a ça de bien, on éprouve un certain confort, un bonheur matériel et éphémère qui nous fait oublier le reste en anesthésiant le dégoût que l'on peut éprouver envers sa propre existence.
